Elle a travaillé depuis plus de trois décennies pour s’imposer comme une figure incontournable de la promotion textile Made in Africa. Fondatrice d’Aïssa DIONE Tissus S.A. en 1992, elle consacre sa carrière à la valorisation du tissage traditionnel sénégalais et au développement d’une industrie locale durable et innovante. L’idée de créer son atelier est née de sa volonté de lutter contre l’importation du textile au Sénégal. Elle a alors décidé d’élargir le métier à tisser traditionnel pour créer des tissus d’ameublement locaux, pour promouvoir la production nationale et répondre au besoin pressant de valorisation des ressources locales. Nous avons eu l’opportunité de nous entretenir avec cette icône du textile sur son parcours, ses défis et ses succès. Entretien avec Aissa DIONE, ambassadrice de l’artisanat africain.
En 1992 vous créez l’entreprise Aissa DIONE Tissus S.A. D’où est partie l’idée et pourquoi ce besoin ?
J’ai eu l’idée de développer le tissage traditionnel en observant le tisserand de ma grand-mère au Sénégal et je pense que c’est en ce moment-là que je me suis donné la mission de travailler à la promotion du textile de production nationale. Ensuite sur les chantiers où j’intervenais, j’ai constaté que tous les tissus d’ameublement venaient de l’extérieur, ceci à suscité en moi l’idée de revisiter le métier à tisser de ma grande mère afin de le proposer comme tissus d’ameublement et de décoration.
Comment désignez-vous votre style créatif ?
Notre style, c’est de faire beaucoup de recherches sur les fibres, les matériaux, les matières premières et surtout des techniques de fabrication de mobiliers. Donc on a un large éventail de gamme de produits. L’important chez nous c’est de dire qu’on utilise nos matériaux à nous et qu’on n’importe pas.
Quelles sont vos sources d’inspirations ?
L’inspiration ne vient uniquement pas de moi. C’est un travail de collaboration générale avec les gens qui maîtrisent toutes ces techniques. Il y a des tisserands traditionnels, des ouvriers industriels et des menuisiers. L’inspiration vient également du marché et du client. Du coup, on fait des recherches pour mettre au point les produits uniques et très créatifs.
L’art et l’industrialisation semblent être deux points importants à allier pour un réel développement de l’artisanat en Afrique ; comment réussissez-vous à les allier tout en préservant cette touche créative et authentique qu’on vous connaît ?
En Afrique de l’Ouest, par exemple, nous devons adapter notre conception de l’industrie à notre contexte, en favorisant les petites industries locales. Contrairement aux grandes industries de consommation de masse qui peuvent étouffer la créativité, nos industries peuvent maintenir et même encourager cette essence artistique.
Prenons l’industrie textile : elle a besoin de designers, de créateurs et de chercheurs pour innover et améliorer les tissus. Cela démontre que l’industrie a besoin de l’art pour progresser. De même, dans l’industrie du mobilier, les artistes et les designers jouent un rôle crucial dans le développement de nouvelles collections et la création de pièces uniques. En intégrant l’art dans nos industries, nous pouvons préserver cette touche créative et authentique tout en stimulant notre développement industriel.
Dans un contexte où les matières premières utilisées sont made in Africa, quels sont les défis spécifiques auxquels vous faites face ?
Le principal défi est l’absence d’unités de production locales pour transformer les matières premières. Par exemple, au Burkina Faso, il n’existe pas de production locale de draps. Nous devons importer des tissus tissés au Sénégal à partir du coton sénégalais. Ce défi met en lumière le manque d’industries de transformation du coton en Afrique.
Face à cette situation, notre perspective est d’abord d’informer nos gouvernants sur les potentialités du secteur textile. Il est crucial de développer la formation dans le secteur du mobilier pour améliorer la production locale avec des finitions de qualité. Cela nécessite une formation adéquate et un soutien gouvernemental. Nous travaillons depuis 30 ans sur le redéploiement de la filière textile et du mobilier. Nous pensons qu’il y a de nombreuses solutions pour créer des emplois et développer ces secteurs. Notre objectif est de convaincre les décideurs politiques de nous fournir les leviers nécessaires pour permettre la mise en œuvre de ces solutions et ainsi exploiter pleinement le potentiel de nos matières premières africaines.
Partant de l’état brut du tissu manjak, quels ont été les défis pour l’adapter aux besoins de votre clientèle ?
L’un des principaux défis a été d’élargir la largeur des tissus. Traditionnellement, les tisserands en Afrique de l’Ouest utilisent des métiers horizontaux gérés par des hommes, produisant des tissus de petite largeur, généralement de 15 cm. Le défi majeur a donc été de passer de 15 cm à 90 cm. Avec cette largeur de 90 cm, nous pouvons fabriquer des canapés et des fauteuils.
Ce défi a nécessité des adaptations techniques et culturelles. Beaucoup de tisserands étaient réticents à changer les méthodes traditionnelles. Par exemple, au Togo, les techniques locales ne permettaient pas d’élargir les tissus. Cependant, au Sénégal, nous avons réussi à convaincre certains tisserands, y compris des membres de ma famille, d’adopter cette nouvelle largeur.
Aujourd’hui, nous sommes entrés dans une nouvelle dynamique où les tisserands sont employés dans une manufacture. Ils ne travaillent plus en tant qu’artisans indépendants, mais au sein d’une structure organisée, ce qui a permis de standardiser et d’élargir la production pour répondre aux besoins de notre clientèle.
La plupart des entrepreneurs qui prônent le Made in Africa disent que le plus grand challenge reste la main d’œuvre. Êtes-vous de cet avis ? Avez-vous une anecdote ? Quelles sont vos solutions face à ce challenge ?
Le problème de la main-d’œuvre ne devrait pas être un problème si l’éducation nationale et la formation professionnelle mettaient en place des écoles de formation dans les domaines qui nous intéressent. Malheureusement, la plupart du temps, on se concentre sur des écoles de management, des nouvelles technologies ou des universités, mais pas sur les métiers manuels. Il n’y a pas d’instituts pour apprendre à fabriquer un meuble, par exemple. Si de tels instituts existaient, nous n’aurions aucun problème de main-d’œuvre. Vu la situation actuelle, où beaucoup de jeunes suivent des formations qui ne sont pas forcément adaptées aux besoins du marché, il est crucial de repenser notre système éducatif pour inclure des formations techniques et professionnelles adaptées. Cela permettrait de répondre à la demande de main-d’œuvre qualifiée dans des secteurs comme le mobilier et l’artisanat.
Entre 1992 et 2024, plus de trois décennies se sont écoulées. Citez trois moments clés de victoire et de challenges majeurs qui vous ont marqués.
Un des moments clés a été la transition du stade artisanal au stade mécanique, en intégrant des métiers à tisser mécaniques. Ensuite, la diversification vers la fabrication de mobilier a été une grande victoire, marquant notre capacité à innover. Un challenge majeur a été de survivre à l’effondrement de l’industrie textile locale, ce qui nous a contraints à chercher des matières premières à l’étranger pour continuer notre production.
De plus en plus, on parle du syndrome de l’imposteur. Qu’avez-vous à dire à la jeunesse africaine qui semble être confrontée à ce syndrome ?
Il ne faut pas hésiter à se lancer et à travailler dur. Les jeunes doivent cesser de trop réfléchir et d’avoir des appréhensions. Il faut oser entreprendre et se dire que l’on peut réussir par soi-même, en utilisant ses compétences et sa créativité.
On dit souvent que les créatifs ont rarement le sens des affaires ; comment réussissez-vous à être à la fois créative et assurer la bonne gestion de votre entreprise ?
C’est un équilibre difficile à maintenir, mais la passion pour ce que l’on fait et la conviction de la valeur de nos produits nous aident à surmonter les défis. Il est crucial de croire en son projet et de s’entourer d’une équipe compétente pour assurer la gestion quotidienne.
Quel message avez-vous à l’endroit de la jeunesse féminine africaine qui aspire à se lancer dans l’entrepreneuriat ?
Il est essentiel de regarder le marché et de comprendre les besoins réels de la société. Il faut se lancer dans des projets qui répondent à ces besoins plutôt que de suivre aveuglément des filières populaires. La création d’entreprises locales est une solution durable pour le développement économique.
Pour vous, à quoi ressemblera le «Made in Sénégal» dans dix ans ?
C’est comme vous le voyez. Le «Made in Sénégal» dans dix ans se présente comme une industrie florissante avec une forte réduction des produits importés. Nous avons une variété de fabricants textiles, de menuisiers et de tapissiers qui créent de nombreux produits de qualité. Je crois qu’avec la volonté politique actuelle et le soutien du nouveau gouvernement, nous verrons une priorité nationale accrue pour encourager la production locale. L’objectif est non seulement de favoriser les entreprises locales, mais aussi de former les individus afin qu’ils puissent contribuer activement à cette production.
Quelles sont vos perspectives pour l’avenir du made in Africa et de l’industrie du textile en Afrique ?
L’avenir du made in Africa réside dans le développement d’industries de proximité, intégrant des techniques modernes tout en valorisant le savoir-faire traditionnel. Il est crucial de convaincre les gouvernements de l’importance de ce secteur pour la création d’emplois et la réduction de la dépendance aux importations.
Des projets d’avenir pour Aïssa DIONE ?
Nous allons continuer à développer notre offre de mobilier et à renforcer nos capacités de production. Nous prévoyons également d’ouvrir de nouvelles filatures et d’élargir notre réseau de distribution internationale pour promouvoir davantage le made in Africa.En 1992 vous créez l’entreprise Aissa DIONE Tissus S.A. D’où est partie l’idée et pourquoi ce besoin ?
J’ai eu l’idée de développer le tissage traditionnel en observant le tisserand de ma grand-mère au Sénégal et je pense que c’est en ce moment-là que je me suis donné la mission de travailler à la promotion du textile de production nationale. Ensuite sur les chantiers où j’intervenais, j’ai constaté que tous les tissus d’ameublement venaient de l’extérieur, ceci à suscité en moi l’idée de revisiter le métier à tisser de ma grande mère afin de le proposer comme tissus d’ameublement et de décoration.
Comment désignez-vous votre style créatif ?
Notre style, c’est de faire beaucoup de recherches sur les fibres, les matériaux, les matières premières et surtout des techniques de fabrication de mobiliers. Donc on a un large éventail de gamme de produits. L’important chez nous c’est de dire qu’on utilise nos matériaux à nous et qu’on n’importe pas.
Quelles sont vos sources d’inspirations ?
L’inspiration ne vient uniquement pas de moi. C’est un travail de collaboration générale avec les gens qui maîtrisent toutes ces techniques. Il y a des tisserands traditionnels, des ouvriers industriels et des menuisiers. L’inspiration vient également du marché et du client. Du coup, on fait des recherches pour mettre au point les produits uniques et très créatifs.
L’art et l’industrialisation semblent être deux points importants à allier pour un réel développement de l’artisanat en Afrique ; comment réussissez-vous à les allier tout en préservant cette touche créative et authentique qu’on vous connaît ?
En Afrique de l’Ouest, par exemple, nous devons adapter notre conception de l’industrie à notre contexte, en favorisant les petites industries locales. Contrairement aux grandes industries de consommation de masse qui peuvent étouffer la créativité, nos industries peuvent maintenir et même encourager cette essence artistique.
Prenons l’industrie textile : elle a besoin de designers, de créateurs et de chercheurs pour innover et améliorer les tissus. Cela démontre que l’industrie a besoin de l’art pour progresser. De même, dans l’industrie du mobilier, les artistes et les designers jouent un rôle crucial dans le développement de nouvelles collections et la création de pièces uniques. En intégrant l’art dans nos industries, nous pouvons préserver cette touche créative et authentique tout en stimulant notre développement industriel.
Dans un contexte où les matières premières utilisées sont made in Africa, quels sont les défis spécifiques auxquels vous faites face ?
Le principal défi est l’absence d’unités de production locales pour transformer les matières premières. Par exemple, au Burkina Faso, il n’existe pas de production locale de draps. Nous devons importer des tissus tissés au Sénégal à partir du coton sénégalais. Ce défi met en lumière le manque d’industries de transformation du coton en Afrique.
Face à cette situation, notre perspective est d’abord d’informer nos gouvernants sur les potentialités du secteur textile. Il est crucial de développer la formation dans le secteur du mobilier pour améliorer la production locale avec des finitions de qualité. Cela nécessite une formation adéquate et un soutien gouvernemental. Nous travaillons depuis 30 ans sur le redéploiement de la filière textile et du mobilier. Nous pensons qu’il y a de nombreuses solutions pour créer des emplois et développer ces secteurs. Notre objectif est de convaincre les décideurs politiques de nous fournir les leviers nécessaires pour permettre la mise en œuvre de ces solutions et ainsi exploiter pleinement le potentiel de nos matières premières africaines.
Partant de l’état brut du tissu manjak, quels ont été les défis pour l’adapter aux besoins de votre clientèle ?
L’un des principaux défis a été d’élargir la largeur des tissus. Traditionnellement, les tisserands en Afrique de l’Ouest utilisent des métiers horizontaux gérés par des hommes, produisant des tissus de petite largeur, généralement de 15 cm. Le défi majeur a donc été de passer de 15 cm à 90 cm. Avec cette largeur de 90 cm, nous pouvons fabriquer des canapés et des fauteuils.
Ce défi a nécessité des adaptations techniques et culturelles. Beaucoup de tisserands étaient réticents à changer les méthodes traditionnelles. Par exemple, au Togo, les techniques locales ne permettaient pas d’élargir les tissus. Cependant, au Sénégal, nous avons réussi à convaincre certains tisserands, y compris des membres de ma famille, d’adopter cette nouvelle largeur.
Aujourd’hui, nous sommes entrés dans une nouvelle dynamique où les tisserands sont employés dans une manufacture. Ils ne travaillent plus en tant qu’artisans indépendants, mais au sein d’une structure organisée, ce qui a permis de standardiser et d’élargir la production pour répondre aux besoins de notre clientèle.
La plupart des entrepreneurs qui prônent le Made in Africa disent que le plus grand challenge reste la main d’œuvre. Êtes-vous de cet avis ? Avez-vous une anecdote ? Quelles sont vos solutions face à ce challenge ?
Le problème de la main-d’œuvre ne devrait pas être un problème si l’éducation nationale et la formation professionnelle mettaient en place des écoles de formation dans les domaines qui nous intéressent. Malheureusement, la plupart du temps, on se concentre sur des écoles de management, des nouvelles technologies ou des universités, mais pas sur les métiers manuels. Il n’y a pas d’instituts pour apprendre à fabriquer un meuble, par exemple. Si de tels instituts existaient, nous n’aurions aucun problème de main-d’œuvre. Vu la situation actuelle, où beaucoup de jeunes suivent des formations qui ne sont pas forcément adaptées aux besoins du marché, il est crucial de repenser notre système éducatif pour inclure des formations techniques et professionnelles adaptées. Cela permettrait de répondre à la demande de main-d’œuvre qualifiée dans des secteurs comme le mobilier et l’artisanat.
Entre 1992 et 2024, plus de trois décennies se sont écoulées. Citez trois moments clés de victoire et de challenges majeurs qui vous ont marqués.
Un des moments clés a été la transition du stade artisanal au stade mécanique, en intégrant des métiers à tisser mécaniques. Ensuite, la diversification vers la fabrication de mobilier a été une grande victoire, marquant notre capacité à innover. Un challenge majeur a été de survivre à l’effondrement de l’industrie textile locale, ce qui nous a contraints à chercher des matières premières à l’étranger pour continuer notre production.
De plus en plus, on parle du syndrome de l’imposteur. Qu’avez-vous à dire à la jeunesse africaine qui semble être confrontée à ce syndrome ?
Il ne faut pas hésiter à se lancer et à travailler dur. Les jeunes doivent cesser de trop réfléchir et d’avoir des appréhensions. Il faut oser entreprendre et se dire que l’on peut réussir par soi-même, en utilisant ses compétences et sa créativité.
On dit souvent que les créatifs ont rarement le sens des affaires ; comment réussissez-vous à être à la fois créative et assurer la bonne gestion de votre entreprise ?
C’est un équilibre difficile à maintenir, mais la passion pour ce que l’on fait et la conviction de la valeur de nos produits nous aident à surmonter les défis. Il est crucial de croire en son projet et de s’entourer d’une équipe compétente pour assurer la gestion quotidienne.
Quel message avez-vous à l’endroit de la jeunesse féminine africaine qui aspire à se lancer dans l’entrepreneuriat ?
Il est essentiel de regarder le marché et de comprendre les besoins réels de la société. Il faut se lancer dans des projets qui répondent à ces besoins plutôt que de suivre aveuglément des filières populaires. La création d’entreprises locales est une solution durable pour le développement économique.
Pour vous, à quoi ressemblera le «Made in Sénégal» dans dix ans ?
C’est comme vous le voyez. Le «Made in Sénégal» dans dix ans se présente comme une industrie florissante avec une forte réduction des produits importés. Nous avons une variété de fabricants textiles, de menuisiers et de tapissiers qui créent de nombreux produits de qualité. Je crois qu’avec la volonté politique actuelle et le soutien du nouveau gouvernement, nous verrons une priorité nationale accrue pour encourager la production locale. L’objectif est non seulement de favoriser les entreprises locales, mais aussi de former les individus afin qu’ils puissent contribuer activement à cette production.
Quelles sont vos perspectives pour l’avenir du made in Africa et de l’industrie du textile en Afrique ?
L’avenir du made in Africa réside dans le développement d’industries de proximité, intégrant des techniques modernes tout en valorisant le savoir-faire traditionnel. Il est crucial de convaincre les gouvernements de l’importance de ce secteur pour la création d’emplois et la réduction de la dépendance aux importations.
Des projets d’avenir pour Aïssa DIONE ?
Nous allons continuer à développer notre offre de mobilier et à renforcer nos capacités de production. Nous prévoyons également d’ouvrir de nouvelles filatures et d’élargir notre réseau de distribution internationale pour promouvoir davantage le made in Africa.