Adeline Dailliet Koboudé, Directrice des Opérations de Simplon Africa , est une femme de conviction. Experte en développement de projets, elle s’investit aujourd’hui dans la formation des jeunes aux métiers du numérique. Son parcours peut se résumer en un seul mot : inclusion.
De ses premières expériences humanitaires au Burkina Faso à la Direction des Opérations de Simplon Africa, elle a toujours cherché à créer un impact positif et durable. Dans cette interview, Adeline Dailliet Koboudé nous parle de ses expériences, des défis et des opportunités du secteur numérique africain, et de sa vision d’une Afrique inclusive et prospère.
Vous êtes titulaire d’un Master en Droit et Éthique des Affaires et d’un diplôme universitaire en Droit anglo-américain. Qu’est-ce qui explique votre intérêt pour le droit ?
J’ai toujours détesté l’injustice, le fait que certaines personnes qui se comportent mal ne soient pas sanctionnées et au contraire, celles qui font des choses bien ne soient pas récompensées. J’avais très envie d’exercer dans le domaine du droit et ça depuis le collège, pendant des années, j’ai voulu être Juge. J’étais guidée par une sorte de volonté de rendre le monde meilleur en défendant ceux qui devaient l’être.
Pourtant, j’ai été poussée par mon père à faire un baccalauréat scientifique. J’ai cédé parce que je savais qu’après le BAC, je prendrai de toute façon une tout autre voie, celle du droit. J’ai choisi l’Université de Cergy-Pontoise, j’ai quitté ma famille un peu avant mes 18 ans pour faire un double cursus en droit français et droit anglo-américain. Jusqu’en Master 1, j’étais persuadée de faire carrière dans le droit.
Après un voyage au Burkina Faso, vous vous êtes lancée dans le social et l’humanitaire. Qu’est-ce qui a motivé cet engagement ?
Je suis allée pour la première fois au Burkina Faso un peu par hasard, avec une amie Burkinabè qui m’a proposé de l’accompagner pour des vacances. J’ai tout de suite dit oui. J’avais déjà voyagé dans les pays occidentaux, mais jamais en Afrique. J’ai vraiment découvert le pays qu’avec des burkinabè donc sans chichi, avec peu d’argent, en allant en brousse, en circulant à moto, en me déplaçant à pied dans les rues de Ouagadougou, allant rendre visite à gauche et à droite dans la famille de mon amie.
J’avais 20 ans et c’est à ce moment-là que j’ai pris une claque en pleine figure… j’ai réalisé à quel point je menais une vie de privilégiée, confortable, sans problème, sans réel questionnement sur mon avenir. Je me suis demandé comment agir à ma petite échelle, comment rendre le quotidien d’enfants plus agréable, etc.
En rentrant en France, j’ai créé avec des camarades de fac l’association « Il était une fois au Burkina ». On a passé 3 ans à collecter des fonds, des vêtements, des livres, des jouets, etc. qu’on acheminait au Burkina Faso. J’y suis retournée tous les ans pendant 3 ans. Je visitais le pays à chaque voyage et j’ai aimé cette chaleur humaine, cette façon qu’avaient les gens d’échanger avec simplicité, de s’entraider, d’accueillir les étrangers à bras ouverts.
Du coup, j’ai choisi de poursuivre mes études différemment et pour mon Master 2, j’ai rejoint la première promotion de droit et éthique des affaires de Cergy-Pontoise. On parlait de Responsabilité Sociale des Entreprises, de Finance Inclusive, etc. des choses qui résonnaient mieux à mon oreille à ce moment-là. Pour mon stage de fin d’étude, j’ai pu aller au Burkina Faso accompagner la création juridique de l’entité locale de PlaNet Finance (aujourd’hui People Power Inclusion).
Mais rapidement, j’ai été plongée dans des activités très concrètes que le bureau local déployait notamment l’accompagnement de personnes vivant avec le VIH à la création d’activités génératrices de revenus. J’ai eu la chance de continuer au sein de l’ONG pendant plus de 3 ans, en rejoignant le bureau régional de Dakar. Je travaillais alors pour l’ensemble des pays où la structure était implantée sur le montage de dossiers de recherche de financement, sur la gestion des opérations, sur l’évaluation de projets.
Vous avez travaillé dans différents pays d’Afrique et en Europe. Quelles leçons avez-vous tirées de ces expériences multiculturelles et comment influencent-elles votre vision du développement en Afrique ?
J’ai eu l’opportunité de travailler dans 8 pays africains sur des durées plus ou moins longues. Bien que chaque pays soit différent, j’y ai toujours reçu un accueil extrêmement chaleureux, j’y ai toujours vu une résilience incroyable des populations et surtout dans tous les endroits où j’ai travaillé, j’ai eu des collègues formidables qui m’ont fait découvrir leur pays et leur culture.
Les milieux multiculturels dans lesquels j’ai évolué m’ont permis de comprendre qu’il ne faut jamais avoir qu’une seule vision des choses, que chacun, avec son expérience, son vécu, sa culture apporte sa pierre à l’édifice et peut contribuer au développement en Afrique. Ce qui est sûr, c’est qu’on ne peut pas importer des concepts ou des idées de quelque part pour les imposer dans un contexte différent.
Les approches, les manières de faire doivent tenir compte des réalités locales et doivent être adaptées aux besoins, d’où l’importance de comprendre la culture, les modes de vies, les contraintes etc. pour travailler ensemble à créer des solutions adaptées à chaque territoire. Et cela vaut aussi bien pour l’Afrique que pour les pays européens.
Vous avez cofondé MinDo Consultants, un cabinet axé sur la responsabilité sociale des entreprises au Bénin. Quelles sont, selon vous, les clés pour réussir l’intégration de la RSE dans le contexte africain ?
La Responsabilité Sociétale des entreprises est longtemps restée un concept très occidental, souvent pris en compte par les très grandes entreprises qui avaient les moyens financiers et humains de s’emparer de ce sujet. Et pourtant l’Afrique regorge elle aussi d’entreprises et d’organisations de toutes tailles qui impactent la Société sur les plans social, environnemental et humain.
La RSE a aussi longtemps été réduite aux Objectifs de Développement Durable ou alors s’est centrée sur les actions caritatives que menaient les entreprises. Mais la RSE est bien plus que cela et c’est en formant les entreprises et les décideurs politiques que la RSE prendra tout son sens en Afrique. La RSE doit être « vulgarisée », rendue accessible à tous. Il faut que les dirigeants des entreprises s’en emparent, s’outillent, se forment et forment leurs collaborateurs.
Enfin, la RSE doit surtout être intégrée dans les politiques publiques pour que les entreprises ne la considèrent plus comme un outil de communication ou comme un engagement seulement couché sur le papier. Ce sont les lois et les règlementations qui permettront de réellement intégrer la RSE dans les organisations africaines.
Vous êtes actuellement Directrice des opérations de Simplon Africa, un organisme de formation spécialisé dans les métiers du numérique. Quels sont les principaux défis que vous rencontrez en Afrique ?
Les défis sont nombreux, car notre structure s’est donnée pour mission principale de former gratuitement aux métiers du numérique des jeunes éloignés de l’emploi. Simplon Africa est une filiale du groupe français Simplon.co. Alors qu’en France la formation professionnelle est financée massivement à travers différents dispositifs, ce n’est pas encore le cas en Afrique. Notre premier défi est donc la recherche de financements pour pouvoir déployer ces formations gratuites. Nos partenaires sont des institutions publiques, des agences de développement, des entreprises et leurs fondations, etc.
Le second défi est de pouvoir répondre à la demande en formation des jeunes. Lorsque nous lançons des appels à candidatures pour recruter de nouvelles promotions, nous recevons souvent des milliers de candidatures pour 25 places. Le choix est difficile, nous sélectionnons les jeunes sur le critère principal de la motivation.
Avec un taux d’insertion de plus de 92% de nos jeunes, nous savons donc que les entreprises ont des besoins de recrutement et qu’il faudrait former encore plus, mais les moyens financiers manquent. Nous réfléchissons à un modèle économique différent, à intégrer des formations payantes dans notre offre afin que les bénéfices de cette offre payante permettent d’ouvrir plus de places de formations gratuites.
Quels sont les enjeux et les opportunités des programmes de formation qu’offre Simplon Africa ?
Notre mission est de transformer en quelques mois des jeunes éloignés de l’emploi en professionnels du numérique. Nous formons pour insérer durablement en emploi. Pour cela, nous avons notre propre méthode, l’apprentissage selon la pédagogie active. En 4 à 9 mois maximum, nos apprenants deviennent développeurs web et web mobile, Référents Digital, Data Analyst, UI/UX Designer, etc. Ils sont formés par la pratique, chez Simplon la théorie n’a que peu de place.
Nos apprenants travaillent sur des cas concrets qu’ils rencontreront ensuite dans le monde professionnel. Nous leur apprenons aussi à apprendre par eux-mêmes, à rechercher les informations, car une fois en entreprise, ils doivent être autonomes, agir en véritables professionnels et continuer à faire évoluer leurs compétences car le digital est toujours en pleine mutation.
Nous travaillons donc sur l’acquisition de compétences (c’est-à-dire d’un savoir-faire) plutôt que sur les connaissances (le savoir) qui deviennent vite obsolètes. Et, en cela la méthode Simplon est entièrement différente, innovante et permet une insertion professionnelle réussie.
Comment Simplon Africa contribue-t-il à la promotion de la diversité et de l’égalité des chances dans le domaine du numérique ?
En premier lieu, je dirais par notre cible principale : nous sélectionnons des jeunes éloignés de l’emploi, c’est-à-dire le plus souvent au chômage ou vivant de petits boulots. Ils ont souvent fait de mauvais choix d’orientation en allant à l’université dans des filières qui ne leur convenaient pas, ils ont alors décroché. Certains vont même jusqu’à l’obtention de diplômes dans certaines filières, mais qui n’offrent aucun débouché professionnel.
Nous avons également des programmes spécifiques à l’endroit des femmes qui sont encore peu nombreuses à évoluer dans le secteur du digital. Nous essayons de lever les barrières sociales, culturelles et psychologiques pour leur permettre de s’épanouir dans ce domaine. Nous avons encore des programmes plus inclusifs, notamment avec les personnes en situation de handicap au Bénin ou encore les réfugiés et déplacés internes au Burkina Faso.
Notre objectif est de démontrer que derrière un ordinateur, il n’y a aucune différence et que seule la compétence compte.
Quelles sont les réussites de Simplon Africa en termes d’impact social et économique ?
Les chiffres parlent d’eux-mêmes : plus de 32 000 personnes formées en 7 ans, dans une vingtaine de pays africains. Un taux d’insertion professionnelle de plus de 92% dans les 6 mois suivant la fin de la formation. 50,15% de femmes bénéficiant des différentes actions. Tout cela grâce à un Directeur Général qui agit en véritable leader, le Dr Bouna KANE, qui a su s’entourer de gens passionnés et motivés.
Chez Simplon Africa, nous travaillons à la fois « en propre » au sein de ce que nous appelons nos « fabriques » c’est-à-dire nos centres de formation, mais nous travaillons aussi étroitement avec d’autres centres de formation membres de notre réseau à qui nous apportons de l’assistance technique, de l’outillage, des opportunités de financement, etc. Nous n’agissons jamais seuls, dans tous nos programmes, nous mobilisons les institutions, les acteurs de l’écosystème digital des différents pays et les entreprises, futurs employeurs de nos talents.
Le secteur numérique africain est encore fragile en raison du manque d’investissements suffisants dans les infrastructures adaptées. Après plus de 15 ans dans le domaine, quel regard portez-vous sur l’avenir du numérique en Afrique ?
Chaque pays africain avance à son rythme en ce qui concerne le numérique. Si certains pays sont très avancés en termes d’infrastructures et de compétences, d’autres le sont beaucoup moins. Tout cela est souvent lié aux situations géopolitiques et économiques des pays, mais les grandes institutions et les grands bailleurs africains et internationaux se mobilisent pour que chaque pays puisse réellement opérer sa transformation digitale.
Pour cela il faut des compétences techniques, la formation aux métiers du numérique est donc essentielle. Mais, il ne faut pas oublier que les compétences numériques fondamentales sont aussi importantes car, si les pays se digitalisent, ce sont les compétences digitales de toute la population qui doivent être renforcées.
Par exemple, de nombreux services qui se faisaient auparavant en mairie ou dans certaines administrations ne sont plus qu’accessibles en ligne, ce qui fragilise une partie de la population. Certes, il faut avancer sur les investissements dans les infrastructures digitales, mais il faut éviter au maximum la fracture numérique et l’illectronisme.
L’avenir du numérique en Afrique est radieux, il doit juste s’accompagner de mesures pour former les populations, et ce, dès le plus jeune âge.
Selon vous, quel sera l’impact du développement rapide de l’Intelligence artificielle sur le secteur numérique africain déjà confronté à plusieurs défis ?
On parle beaucoup de l’intelligence artificielle (IA) parce qu’elle est effectivement déjà bien présente dans nos vies et sans qu’on s’en rende compte. Mais, l’intelligence artificielle fonctionne parce qu’on l’alimente de données. Des données, qu’elle traite, qu’elle analyse, qu’elle compare.
Pour créer des IA qui répondent à des besoins spécifiques, il faut l’alimenter de données spécifiques. Or, en Afrique, les données sont encore insuffisamment collectées ou traitées pour alimenter les solutions d’IA. L’enjeu africain est de travailler sur la collecte de différentes données.
Aujourd’hui, il faut former davantage de data analysts, de data scientists, de data officer, de data engineer, etc. tous ces métiers vont contribuer à collecter, traiter, organiser de la donnée fiable et locale qui alimentera des solutions d’IA répondant aux besoins des populations africaines, et cela, dans de nombreux domaines : agriculture, santé, éducation, etc. Pour le moment, l’IA ne remplacera pas l’homme en Afrique.
Le développement des compétences numériques est nécessaire pour l’avenir de la jeunesse africaine. Quels sont, selon vous, les métiers d’avenir dans le domaine du digital sur le continent ?
Les développeurs web et mobile, les métiers de la donnée comme je le précisais plus haut, les métiers liés au marketing et à la communication digitale, tous les métiers autour du commerce en ligne sont également émergents, les métiers de la cybersécurité sont de plus en plus recherchés. Viendront très rapidement les métiers liés à l’intelligence artificielle.
Mais pour le moment, tous les métiers offrent encore de belles opportunités d’emploi. D’ailleurs, de plus en plus d’entreprises francophones font appel aux talents des jeunes africains pour développer à distance des solutions digitales, travailler au design et à l’ergonomie de sites internet, etc.
De plus en plus d’opportunités dans des entreprises qui proposent du business process outsourcing (BPO) c’est-à-dire de l’externalisation des processus métier, ont besoin de compétences digitales. De grandes opportunités sont en train de naître, car non seulement les jeunes africains formés au numérique travailleront pour leurs pays, mais aussi pour l’international.
Comment définissez-vous une « femme leader » ?
Pour moi, une femme leader, c’est une femme qui se bat pour réussir la mission et les objectifs qu’elle s’est donnés, tout en respectant les autres. Elle a le droit de douter, de se remettre en question, de ne pas être sûre d’elle, d’être parfois dépitée quand ça ne fonctionne pas comme elle le voudrait, mais c’est une femme qui n’abandonne jamais parce qu’elle a des convictions fortes et une envie de bien faire les choses.
Elle n’est pas obligée de se mettre en avant, d’être sous le feu des projecteurs, d’occuper massivement les réseaux sociaux. Elle peut agir dans l’ombre, à son échelle, en apportant son aide aux autres sans rien attendre en retour.
Quels conseils donneriez-vous aux jeunes femmes souhaitant suivre votre chemin ?
Je le dis souvent quand je parle des femmes dans le numérique : osez ! Ne vous fermez aucune porte. Rien ne vous est impossible au seul prétexte que vous êtes une femme. Si vous avez l’occasion de voyager, de découvrir d’autres cultures, faites-le sans attendre, vous apprendrez beaucoup des autres.
Soyez bien entourée de vos proches, de votre mari ou compagnon, de vos amis. Laissez toujours une très bonne image de vous dans toutes les entreprises et organisations dans lesquelles vous passez. Je n’ai jamais passé d’entretien d’embauche si ce n’est pour mon stage de fin d’études qui m’a permis d’avoir mon premier travail.
Toutes les opportunités sont ensuite venues à moi, car je m’étais investie, j’avais donné le meilleur de moi-même dans toutes mes missions et mes compétences professionnelles et humaines étaient reconnues. Mais, surtout, lorsque le besoin se fait ressentir, prenez une pause. C’est ce que j’ai fait pendant presque un an quand j’ai eu ma fille et je suis repartie de plus belle aux côtés de Simplon.
Quels sont les projets futurs de Simplon Africa pour continuer à impacter positivement la société africaine ?
Simplon Africa est une organisation qui grandit chaque année en couvrant de nouveaux territoires, en développant de nouvelles offres de formation. Ses futurs projets : mobiliser des investisseurs qui croient en la compétence de la jeunesse africaine pour former encore plus, mettre en place un réseau des entreprises pour l’égalité des chances, renforcer son réseau de partenaires et impacter encore plus de vies grâce au digital comme levier d’inclusion.
Un mot pour conclure cet entretien.
C’est la première fois que je fais l’exercice de parler de mon parcours et je me rends compte du chemin que j’ai fait jusqu’à aujourd’hui. Je me suis rappelé les nombreuses personnes que j’ai croisées sur mon chemin, qui ont impacté ma vie parfois sans le savoir, comme des amis, des collègues (dont un qui est devenu mon mari) ou des bénéficiaires de certains projets sur lesquels j’ai travaillé. Merci à KANU de m’avoir permis de parler de mon travail, de ce qui me fait vibrer tous les jours.