PROF. YAO AZOUMAH, DG DE KYA-ENERGY GROUP : « IL FAUT ADAPTER LE SOLAIRE AUX BESOINS DE L’AFRIQUE ».

L’autonomisation énergétique est bien possible en Afrique. Professeur Yao AZOU MAH y croit et en donne la preuve avec le solaire. Le Directeur général du groupe Kya-Energy dévoile, dans cet entretien, quelques pistes et les innovations en cours dans son entreprise, dans le cadre de ce combat.

KANU : En Afrique, les projets d’électrifica tion basés sur le solaire pullulent, mais le continent reste confronté à un déficit éner gétique. Comment expliquez-vous cette situation ?

Prof. Yao Azoumah : Le problème se trouve dans le choix des politiques pour la mise en place des systèmes solaires. Quand on décide de construire une grande centrale solaire, on ré pond à quel problème ? Est-ce la fourniture de l’électricité pour les ménages, les PME ou les grandes industries ? Si c’est pour les ménages, la solution n’est pas la bonne. Les ménages consomment davantage le soir. Or, il n’y a pas l’ensoleillement le soir. Et donc, à moins de faire du stockage, pour ces grandes centrales, ce qui serait bien coûteux, cette solution n’est pas adaptée pour les besoins domestiques, pour les besoins des PME (qui consomment davantage dans la soirée que dans la journée). Si c’est pour les industriels, oui, et là encore, il faut bien adapter l’offre à leurs besoins spéci f iques. Or, il se fait que nos pays ne sont pas encore assez industriels. Il se fait que la grosse consommation énergétique reste, pour le mo ment, des consommations domestiques ou des consommations de PME/PMI. C’est la rai son pour laquelle nous avons imaginé le solaire autrement, toujours avec le système de télé phonie mobile pour répondre aux besoins des gens. Il faut adapter le solaire aux besoins de l’Afrique.

La mise à disposition des populations de kits solaires ou la construction de mini centrales n’est elle pas la solution au pro blème que vous évoquez ?

Ces kits solaires classiques ne peuvent pas véritable ment transformer la vie des gens. Ce sont des systèmes de pré-électrification, pas aus si puissants pour faire la trans technique, vous tuez tout simplement la capaci té des gens à investir dans le solaire. Nous avons étudié cette question sous plu sieurs angles, de manière à ce qu’on puisse uti liser la bonne fonction scientifique pour confé rer la fiabilité technique, sans pour autant faire des capacités aléatoires de stockage. Cela Nous avons conçu un produit pour permettre une gestion efficace du système solaire formation. Maintenant, quand vous parlez de mini centrales, c’est pour quel but ?

 Si c’est pour donner la lumière à deux, trois abonnés en bout de ligne, cela ne peut pas marcher. C’est beaucoup d’investissement pour peu d’utilisa tion, souvent non productive. C’est pour cela que nous avons conçu des groupes électro solaires

Sur le plan politique, on peut donc prendre des lois pour obliger les gens à aller au solaire. Ce sera une mesure impopulaire dans un premier temps, mais plus tard, cela va créer le marché et l’offre viendra de partout. Les prix des ar ticles solaires vont en conséquence baisser ra pidement et nous aurons beaucoup d’emplois durables créés également pour la jeunesse. Je crois fortement à cette tendance politique. Mais puisque je ne suis pas encore politicien, ce qui m’intéresse, c’est ce que je sais bien faire. C’est la science et la technologie cou plées avec des analyses financières.

Quels sont les progrès que vous avez réa réa lisés, en vous appuyant sur la science et la technologie justement ?

La première chose à laquelle nous nous sommes intéressés, c’est mieux dimensionner le système solaire photovoltaïque. Nous avons dé couvert beaucoup d’aberrations. Par exemple, pour avoir une fiabilité technique, d’aucuns font un surdimensionnement de la capacité de stockage de la batterie (deux à trois jours d’autonomie par exemple). Or, l’élément le plus coûteux parmi les composants solaires, c’est précisément la batterie. Lorsque vous faites un surdimensionnement croyant faire de la fiabilité technique, vous tuez tout simplement la capacité des gens à investir dans le solaire. Nous avons étudié cette question sous plu sieurs angles, de manière à ce qu’on puisse utiliser la bonne fonction scientifique pour conférer la fiabilité technique, sans pour autant faire des capacités aléatoires de stockage. Cela nous a permis de développer Kya-SolDesign, le premier logiciel de dimensionnement le plus fiable et qui se veut aussi le premier logiciel africain de dimensionnement des systèmes solaires auto nomes. Aujourd’hui, nous commercialisons ce logiciel en ligne. Nous avons fait son lancement en 2020. Il fait donc son petit bonhomme de chemin. Je fais l’enseignement de ce logiciel aujourd’hui que ce soit au Burkina, au Togo, au Bénin, en Algérie, dans les institutions dans lesquelles j’interviens. C’est mon combat. Je veux que les gens changent leurs manières de faire le dimensionnement des systèmes solaires auto nomes pour les ME/PMI et pour les milieux ruraux. Si nous avons pu concevoir nos groupes électro solaires, c’est parce que nous avons pu mieux dimensionner les systèmes solaires autonomes et avec un stockage raisonnable et approprié. Puis après, il y a la bataille de la fiabilité dans le choix des composants solaires et dans leurs installations. Il y a ce que l’on appelle l’ingénie rie solaire. Mais, nous n’avons pas beaucoup de formations là-dessus. C’est la raison pour laquelle aujourd’hui, nous nous sommes investis dans le rôle d’accompagner ceux qui sont dans le domaine en renforçant leurs capacités. Malheureusement, nous avons beaucoup de produits qui ne sont pas certifiés non plus. Nous avons opté à notre niveau pour des produits de qualité et certifiés de surcroît. Aussi, la fiabilité technique ne s’arrête-t-elle pas qu’au dimensionnement et au choix des équipements de qualité. Cela continue après l’installation. C’est pour cela que nous avons conçu un produit pour permettre une gestion efficace du système solaire une fois installé. Nous avons remarqué que lorsque des fois (le soir surtout) des systèmes solaires autonomes tombe arrêtent de fonctionner, ce n’est pas qu’il n’y a plus d’énergie dans la batterie forcement. Peut être qu’il y a un fort appel de courant d’un com posant électrique qu’on a mis en marche. Nous avons alors conçu un gestionnaire d’énergie qui observe la tension des batteries en priorisant les besoins énergétiques du consommateur. Si, par exemple, vos besoins prioritaires de base sont constitués de l’éclairage et des prises élec triques, et que la climatisation devient votre be soin secondaire, quand le gestionnaire lit la ten sion des batteries et note que la climatisation risque de couper votre système, il ne démarre pas la climatisation. Si la climatisation était en alimentation, il la coupe pour que vous ayez les besoins prioritaires à alimenter durablement. Nous corrigeons au fur et à mesure ce produit. Aujourd’hui, nous ne pouvons pas donner un groupe électro solaire à quelqu’un sans inté grer ces modules de gestion intelligente des charges que nous appelons KYA-FlexyControl. Nous avons aussi décidé de dépendre moins de l’extérieur en termes d’équipements so laires. Aujourd’hui, nous utilisons des batteries au lithium parce qu’elles résistent à des appels de courant instantanés et très élevés. Leur du rée de vie est plus longue. Mieux, la batterie au lithium est bourrée d’électronique. Quand elle a une panne, cela ne veut pas dire que ce sont les cellules qui sont problématiques forcément. Cela peut être juste un circuit électronique qu’il faut réparer. Comme nous avons décidé de ré duire notre dépendance vis-à-vis de l’extérieur, toute la partie électronique, que ce soit au ni veau de l’onduleur ou des batteries au lithium, nous en concevons sur place et nous les met tons dans nos groupes électro solaires. Toute la gestion intelligente de notre système est faite sur place.

Quelle politique d’ingénierie financière faut-il mettre en place pour aller vers une production à grande échelle et améliorer l’accessibilité?

En milieu rural, le pouvoir d’achat est faible. Nous savons aussi qu’il y a aujourd’hui des fonds, que ce soit au niveau de nos pays ou des institutions internationales, qui priorisent le solaire pour les infrastructures communautaires. Le problème de ces donateurs, c’est comment s’assurer de la pérennité des installations solaires pour les infrastructures communautaires. Il y a donc la question de maintenance qui se pose. Alors, nous avons décidé de satisfaire à la fois ces donateurs, les populations rurales, et notre business en allant vers un financement hybride pour l’électrification solaire des infrastructures communautaires. Nous avons développé un produit spécifique appelé KYA-SolarShop. C’est une boutique solaire qui va donner 30 % de l’électricité pro duite pour satisfaire les centres de santé et les écoles, de façon gracieuse, par exemple. Et on offre les 70 % restants sous forme de services, eau potable, ou d’irrigation, recharge de téléphone mobile, photocopie et wifi, etc. aux populations environnantes. Avec un certain nombre de boutiques solaires subventionnées, nous avons fait notre modèle économique qui permet même d’électrifier de nouveaux centres de santé, ou des écoles au solaire, sur fonds propres. Tous les deux ans, nous pouvons ajouter de nouveaux centres sur fonds propres. Et nous avons un business qui est rentable. C’est le produit que nous proposons et nous avons déjà obtenu le financement de l’USAID pour faire 20 centres de santé au Togo. Nous venons de faire une école pilote dans le nord du Togo aussi sur financement du Centre des énergies renouvelables et de l’efficacité énergétique de la CEDEAO (CEREEC). Nous disposons également aujourd’hui des groupes électro solaires pour des clients d’une certaine catégorie, d’abord les PME/PMI, en suite les États. Il y a des sites militaires que nous électrifions grâce aux groupes électro solaires qui s’adaptent à leurs besoins, discrets et puissants. Notre modèle économique permet d’électrifier des centres de santé et des écoles sur fonds propres En milieu rural, le pouvoir d’achat est faible. Nous savons aussi qu’il y a aujourd’hui des fonds, que ce soit au niveau de nos pays ou des institutions internationales, qui priorisent le solaire pour les infrastructures communautaires. Le problème de ces dona Récemment, nous nous sommes posé la question, pourquoi ne pas faire l’offre sur la durée de vie du composant qui a la plus longue durée de vie, c’est à-dire les modules solaires PV qui font 20 ans au minimum. Nous avons réfléchi à un modèle pour proposer des systèmes solaires aux clients avec une garantie de 20 ans, mais le client va payer un acompte de 10% par rapport au coût d’investissement qui intègre tous les aspects de maintenance, Le reste qui est 90 % sera payé par le client sur dix ans par exemple. Il va jouir de son système encore pour dix autres années sans rien payer, mais avec une main tenance garantie. Ceci per met de répondre à deux difficultés majeures des clients : l’accessibilité économique (investissement lourd) et la fiabilité technique (qui sont les problèmes majeurs aujourd’hui pour la vulgarisation des systèmes solaires). Alors comment faut-il s’y prendre ? Le solaire ne marche pas encore parce que nous n’avons pas beaucoup fait au niveau politique, au niveau sciences et technologies, recherche et développement. Il y a beaucoup à faire pour améliorer les technologies au lieu d’aller les importer et les placarder chez nous. Nous n’avons pas . encore beaucoup fait sur le modèle financier. Une combinaison de ces différents éléments sus mentionnés fera en sorte que le solaire soit demain incontournable dans nos pays, parce que tout le monde irait au solaire.

Est-ce qu’avec ces leviers, l’énergie solaire pourra concurrencer sérieusement l’énergie fossile en termes de coût ?

Le coût de notre nouveau produit développé sur 20 ans est déjà moins cher que celui du fossile. Par exemple, pour le cas d’un ménage d’une certaine taille qui paye environ 150 Fcfa le kWh, avec notre groupe électro solaire de 20 ans, le coût du kWh va lui revenir à 143 Fcfa. Pour un autre client, une polyclinique à Lomé, il paie l’électricité à 140 francs le kWh. Avec nos groupes électro solaires il sera finalement à 134 francs le kWh. Non seulement, après dix ans, il ne va plus rien payer pendant dix autres an nées, mais il paye globalement moins cher le kWh que s’il était resté avec l’énergie fossile. Mais il n’y a pas que le prix du kWh qui va être bas. Il y a la nature même de la fourniture que nous ne maitrisons pas avec le fossile, mais stable avec le solaire. On fait la guerre en Ukraine et le coût du pétrole augmente ici considérable ment. Mais aujourd’hui, avec le solaire, nous allons régler ce problème-là. Puisqu’à part la pluie, ou quelques passages nuageux, la fourniture de la ressource solaire ne va pas varier en fonction des guerres ou des problèmes qu’un pays peut avoir avec l’autre.

 Aucun pays au monde ne peut se développer sans l’électricité. Êtes-vous sûrs qu’on peut compter sur le solaire pour avoir l’énergie de qualité ?

 Quand je parle du solaire, je ne parle pas du futur. Je vis cela. Technologiquement parlant, on n’a pas de limite avec le solaire. C’est parce que les gens font mal l’analyse du besoin. On n’a pas beaucoup de gens bien qualifiés pour

nous faire de propositions idoines pour alimenter ces différents systèmes. Aujourd’hui, il y a une ferme agricole à Kpalimè, au Togo, une région très pluvieuse qui fonctionne 100 % solaire. En dehors de cela, beaucoup de centres de san té fonctionnent aujourd’hui à 100 % solaire au Togo, à plein temps. Certes, on n’a pas encore toutes les solutions. Mais nous devons vérita blement les adopter, continuer à y investir pour les rendre fiables. C’est pour cela que nous avons une unité de recherche et de dévelop pement au sein de notre entreprise et qui tra vaille d’arrache-pied à la fois sur les problèmes que nous rencontrons sur le terrain pour appor ter des solutions et qui travaillent sur les pro blèmes de futur. Nous travaillons petit à petit à sortir des onduleurs intelligents qui vont chan ger quelques donnes. Je finirai par dire que nous n’avons pas de res sources endogènes plus distribuées que le so laire et le vent. Si l’Afrique dompte ces deux ressources en les caractérisant mieux, en trouvant les moyens de mieux les convertir en d’autres formes d’énergie plus utiles pour nos populations, nous serons les régions les plus indépendantes au monde, parce qu’il n’y a pas d’indépendance quand on n’a pas la maitrise de ces ressources énergétiques, quand on n’a pas la capacité de transformer ces ressources en des formes d’énergie utile pour la consommation énergétique des populations.

Kanu 015

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